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Un souffle de vie.
Nao
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Localisation : Entre ciel et terre.
Loisirs : Me nourrir d'étoiles.
Humeur : Douce, mais déterminée.
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Nao

Personnage...
Pouvoir: Tu veux vraiment voir ?
Dieu: Nanna
Age: Très vieux.
Sam 22 Aoû - 17:18
Le ciel sombre se colore peu à peu de rose et d'orange, alors que le soleil pointe à l'horizon. Sur une branche haute, je m'arrête quelques secondes pour observer le spectacle, un mulot coincé dans mon bec. La nuit a été très longue. Les petits n'ont pas arrêté de me demander à manger. Maintenant, ils sont grands ; ils ne sont plus les minuscules boules de plumes que j'ai couvé avec attention durant presque un mois. Déjà, je ressens une certaine tristesse à l'idée de devoir les laisser s'en aller. Ils ne sont pourtant plus des oisillons ; mais moi qui suis si vieux, j'ai toujours énormément de mal à comprendre à quel point le temps passe vite pour ces bêtes. J'essaie de retarder le moment de retourner au nid, que j'ai préféré reconstruire à l'intérieur d'un tronc. Ma paranoïa ne m'autorisait pas à les laisser sans surveillance sur un nid pleinement exposé. Plus de travail pour moi, alors que ça ne change pas grand-chose au final ; tant pis. C'est habituel. Mais là, comme chaque jour depuis un certain temps, j'ai peur de revenir et de ne plus voir personne.

Pris d'un pressentiment, je prends mon envol et ramène mes pattes contre mon corps. Silencieusement, je fends l'air et me pose sur le bord de notre abri. Les deux petits se chamaillent au fond du trou, poussent quelques petits cris par intermittence. Je repense rarement au troisième qui n'a pas survécu ; ou plutôt j'essaie de ne pas y repenser… Lorsque j'arrive et les observe, ils lèvent vers moi leurs yeux ronds comme des billes. Leurs plumes s'ébouriffent, leur cou se tend et ils m'appellent de leurs cris encore aigus. J'atterris au milieu du nid, leur dépose le petit animal et les observe le déchiqueter. Ils se bagarrent, se donnent de petits coups de bec, battent un peu des ailes pour s'impressionner mutuellement. Je les observe faire un instant avec un regard amusé, avant de me pelotonner dans un coin pour me reposer.

Ils mettent un certain temps pour terminer leur repas. Maja me rentre dedans après avoir cherché à arracher l'un des derniers morceaux à son frère, qui se détourne pour emmener le reste de la carcasse loin d'elle. J'ouvre à nouveau un œil et les toise d'un air las, alors que la jeunette se tire sur les plumes d'Emil pour attirer son attention. Puis tourne la tête vers moi pour se plaindre. Si j'avais été un humain, certainement aurais-je soupiré ; je me contente d'interpeller Emil pour qu'il lui laisse encore un bout, pour éviter d'avoir à rechercher – encore – un nouveau rongeur. Ils finissent par cesser de se chamailler et commencent à monter, puis descendre du bord de l'abri. Ils testent leurs ailes, veulent voir l'extérieur. Ils sont curieux. Les voir tous les deux sur le rebord, collés l'un à l'autre par manque de place, est assez comique au final. Je ferme simplement les yeux pour m'octroyer une courte sieste.

Ces derniers temps, beaucoup de questions s'imposent. Il y a eu les derniers événements dans le monde divin, cette éclipse et l'instabilité qui s'est installée tout autour de nous. Les créannes sont plus fébriles, et les missionnaires semblent aussi plus actifs. L'apparition de ces créateurs de créannes, aussi m'inquiète un peu. Il n'y a rien qui différencie leurs créatures de nous, si ce n'est qu'elles ne sont pas nées d'un quelconque dieu. Tout ça m'inquiète. Bientôt, je me retrouverai à nouveau seul, lorsque les deux petits auront quitté le nid. Il me faut probablement me rendre à l'évidence ; cette fois, il se passe des choses desquelles il me sera compliqué de m'éloigner. Je suis venu à Stockholm pour une raison que j'ignore encore. Certainement parce que j'ai encore en tête, parfois, ce que ce missionnaire m'a dit il y a un an. "Fais quelque chose de fou." Les mots tournent dans ma tête, et je n'arrive toujours pas à croire que j'ai réellement suivi ce conseil un peu… fou, lui aussi. Du moins pour moi. Rien que venir ici est une chose insensée. M'occuper de ces oisillons n'était pas si terrible. Mais j'ai toujours l'impression de manquer quelque chose. D'être là, toujours en spectateur. Et l'impuissance commence à me lasser, elle aussi. L'impuissance de notre condition, l'impuissance face à notre propre avenir ; qu'allons-nous donc pouvoir faire ? Nous, créannes ? Créannes hostiles, ou créannes pacifiques… Face à ces missionnaires, qui ne nous veulent parfois pas plus de mal que nous ne leur en voulons. Est-ce que cette guerre n'est pas simplement stupide ? "Guerre"… Peut-on réellement l'appeler ainsi ? Est-ce que chasser une créature hostile de notre territoire est une guerre, dans le règne animal ? Je ne sais pas. Tout est tellement plus simple, du côté des chouettes. Je n'ai pas besoin de réellement penser ; j'ai besoin de songer à ma survie, être attentif aux signes, ne pas me laisser distraire. Pourquoi être humain, ou simplement créanne est tellement plus compliqué que tout cela ? Un monde dans lequel nous pourrions évoluer en tout quiétude, n'est-ce pas là l'aspiration de tout un chacun ? Peut-être que c'est pour cette raison, que je ne me suis que rarement autorisé à l'attachement, même avec des boules de plumes comme Maja et Emil. J'ai toujours eu peur. J'ai vraiment toujours, toujours eu peur. Fuir, me protéger, me cacher. C'est un éternel recommencement, et pourtant, je commence à voir la fin de ce cycle dont me parlait régulièrement mon cher ami. Pour moi qui ne peut mourir qu'en étant tué, la réincarnation se faisait au gré des années et des saisons. Toujours les mêmes choses, les mêmes paroles, les mêmes rituels. La même vie qui recommençait, inlassablement. Chouette tu es, chouette tu resteras.

C'est ce que je pensais durant longtemps. Et je pensais que tout ça ne changerait pas, qu'il n'y a pas de raison que quoi que ce soit puisse changer. Après deux siècles et quelques poussières, on abandonne l'idée-même d'évolution avant d'en avoir entendu parler. Avant-même d'y songer réellement. De s'imaginer pouvoir y arriver. Mais parfois, on a pas le choix.

Un cri d'alerte me fait dresser les plumes sur la tête. Emil saute à l'intérieur et Maja adopte une posture plus agressive. D'un bond, je saute sur le rebord de notre abri pour la faire reculer et scruter les alentours. Je ne remarque pas immédiatement la créature qui les a effrayés. En revanche, je ressens son aura qui me donne des sueurs froides. Mes plumes se gonflent en signe de mécontentement, de défiance. Qu'il se montre, lui qui ose vouloir entrer dans notre nid.

Pas le temps de réagir. La créature me saute dessus et je sens une poigne me retenir le corps, l'enserrer de mon cou à mes pattes. Ma respiration se bloque, et je ne comprends que quelques secondes trop tard que mon assaillant est un serpent. Impossible de se débattre, impossible de se défendre autrement qu'en coups de becs rageurs ; l'oxygène se fait plus rare et, dans la panique, je ne pense pas à changer de forme. Mais je ne pense qu'à une chose ; je pense à ces oisillons, ces grands dadais encore trop jeunes pour oser sauter du nid et apprendre à voler d'eux-mêmes, ces deux petites choses dont j'ai pris soin pendant si longtemps, me semble-t-il, et je ressens une profonde culpabilité. De la honte, de n'avoir été capable de les protéger. Puis de la colère. La peur de les voir tués, mangés par cette bête, ou simplement massacrés pour son bon plaisir, qu'importe, comment pourrais-je le savoir ? Comment pourrais-je le dire ? Si je meurs, ces petits mourront aussi, j'en ai la certitude affolante.

Il ne faut pas. Je ne peux pas. J'ai beau me débattre, ça ne sert à rien. Je vais perdre. Je vais enfin mourir ? Mais, je ne veux pas mourir. Pas maintenant. Pas maintenant qu'on a besoin de moi.

Un cri me déchire le cœur ; Emil m'appelle, désespérément, et il a peur. Maja vient de s'envoler. C'est la petite dernière, mais elle vient de s'envoler… N'aie pas peur… Toi aussi tu y arriveras. Toi aussi tu y arriveras ; il le faut. Il le faut... Je ne peux pas mourir avec un tel regret. Pas celui de t'avoir laissé périr avec moi aussi.

Les anneaux se resserrent de plus en plus ; plus un souffle d'air. Mais je refuse. Je refuse de voir ton âme s'envoler, mon tout petit. Toujours, j'ai cru que m'abandonner à aimer était une preuve de faiblesse. Mais au final, je le sais. Le comprends. Aimer fait notre force.

A cet instant, je fais la seule choses envisageable ; je ferme les yeux, et profite de ce contact forcé, douloureux, au point de m'en faire tourner la tête, pour m'insinuer dans la sienne. Mon esprit se détache de mon corps, qui n'émet plus de résistance. La créanne semble croire, un instant, que j'ai simplement cessé de vivre ; les anneaux se desserrent imperceptiblement, mais ne s'enlèvent pas.

Pourtant, tout ça, je n'y fais plus attention ; devant moi se dresse un monde que je n'ai jamais fait qu'effleurer du bout des doigts. Il y a comme un mur, un pan infranchissable ; je sais que c'est une question de vie ou de mort. J'arrive à percevoir ce qu'elle pense, mais je sais que ce n'est pas suffisant. Alors je force. La douleur est insupportable. La motivation n'en est pas moins suffisante. J'avance, par à coups. Fonce dans le tas. Le mur se fendille. Ce n'est pas encore assez. Je suffoque. J'avance. Je ne veux pas qu'il le touche. Je ne dois pas mourir.

Quelque chose se brise en lui, ou peut-être est-ce en moi ; tout est soudainement plus clair, et j'ai peur de ne jamais réussir à rejoindre mon corps. D'être condamné à vivre à jamais bloqué dans cet immonde corps de serpent, sentir mon propre corps à demi broyé sous sa force. Mais je sais que je peux le faire. Plutôt que de le savoir, je devrais le dire que j'en suis persuadé... Il me faut ce qu'il me semble être un temps infini pour le faire me lâcher. La lutte est difficile, mais il finit par ployer. Lache-moi. Va-t-en. Ou je te chasserai. Je te tuerai. Ne t'approche pas de mon nid. Dégage.

Lentement. Sûrement. Mon corps retombe, sur la branche, sans vie.

Puis mon esprit le réintègre. Quelque chose d'étrange s'est produit, et je suis exténué. Jamais je n'ai fait une telle chose. Je sais que je n'échapperai pas à la mort en restant sous cette forme, même s'il recule. Et cette fois, me change en humain. La branche craque un peu, mais la transformation a le mérite de faire fuir la créanne. Un grognement m'échappe. Je reprends ma forme de chouette. M'écroule dans mon nid, la cage thoracique et les ailes douloureuses. Emil se blottit contre moi en hululant, et sa présence me réconforte presque immédiatement.

Mes yeux se ferment, et je m'autorise à trembler. Il va bien. Nous allons bien.

J'ai certainement eu plus peur que lui...

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